Depuis près d'un siècle, la physique s'est accommodée d'un mystère persistant : les galaxies ne tournent pas comme elles le devraient. Les étoiles situées dans leurs régions les plus éloignées se déplacent trop vite par rapport à ce que prévoient les lois connues de la gravitation. Pour expliquer cet écart et d’autres observations galactiques et cosmologiques, la communauté scientifique a introduit la matière noire — une forme de masse invisible qui n'a jamais été directement observée. Mais une autre hypothèse, plus radicale, existe : et si c'étaient les lois de la gravitation elles-mêmes qui étaient à revoir ?
C'est sur cette question qu'Aurélien Hees, chercheur au Laboratoire Temps Espace (LTE), a récemment achevé une étude qui confronte la théorie MOND aux données les plus précises jamais obtenues sur le Système solaire. Nous l'avons rencontré.
MOND : une alternative à la matière noire
Lorsqu'on observe la vitesse de rotation des étoiles dans une galaxie, on constate une anomalie : dans les régions les plus éloignées du centre, elles tournent plus vite que ce que les lois de Newton permettent de prédire. « On mesure les vitesses des étoiles, on mesure la masse de la galaxie à l'intérieur, et si on utilise simplement les lois de Newton, on se rend compte qu'elles bougent plus vite que ce qu'on attend », explique Aurélien Hees.
La réponse classique est d'introduire une masse supplémentaire non visible — la matière noire. C'est l'hypothèse dominante, appuyée par de nombreuses preuves indirectes. Mais en l'absence d'observation directe, d'autres pistes restent ouvertes. Dans les années 1980, le physicien Mordehai Milgrom propose l'une d'elles : et si les lois de Newton n'étaient plus valides à certaines échelles d'accélération ?
C'est ainsi qu'est née MOND — Modified Newtonian Dynamics.
Son principe : modifier les lois fondamentales du mouvement pour que, dans des régimes de très faible accélération, la dynamique des corps s'écarte légèrement de ce que Newton prédit.
La loi fondamentale newtonienne s'écrit simplement : masse × accélération = force gravitationnelle.
MOND propose d'intervenir sur cette équation. Une option possible est de modifier l'interaction gravitationnelle de façon à ce que, dans les faibles accélérations, elle présente des déviations par rapport à ce qui est prévu. L'objectif est de reproduire, sans invoquer de matière invisible, les courbes de rotation observées dans les galaxies.
Le Système solaire comme laboratoire : un choix contre-intuitif
Pour tester MOND, l’équipe auteur de l’étude s’est tournée vers le Système solaire — un choix qui peut surprendre. MOND est une théorie conçue pour les régimes de très faible gravitation, là où les accélérations sont infimes. Les planètes, relativement proches du Soleil, évoluent dans un champ gravitationnel bien trop intense pour que des effets MONDiens soient a priori attendus.
Mais le Système solaire possède un avantage décisif : on y mesure les trajectoires des différents corps célestes mieux que n'importe quel autre endroit de l'univers.
« Il est juste à côté de nous, on a des observations qui remontent sur des décennies, voire des siècles. On a des missions spatiales où on mesure les trajectoires de certains satellites au centimètre, voire mieux. C'est un laboratoire dans lequel on contrôle vraiment bien ce qu'on mesure. » précise Aurélien Hees.
Depuis 2011, un effet MONDien inattendu change la donne : l'effet de champ externe.
L'idée est la suivante : le Système solaire n'est pas isolé dans le vide. Il baigne dans le champ gravitationnel de la Voie Lactée tout entière, et c'est précisément ce champ galactique qui vient modifier subtilement la dynamique interne du Système solaire dans le cadre de MOND.
Aurélien Hees nous explique : « Si on prend le Système solaire de façon isolée, l'accélération gravitationnelle décroît avec la distance au Soleil, et à un certain moment, à très large distance, on entre dans le régime MONDien. Sauf qu'en réalité, le champ galactique vient se superposer au champ du Soleil, et c'est ce champ externe qui vient modifier un peu la dynamique interne.»
Cet effet se manifeste par des petites modifications des trajectoires des corps du Système solaire, en particulier des corps qui se situent loin du Soleil. Ce sont ces signatures qu'Aurélien Hees et ses collaborateurs cherchent à contraindre expérimentalement.
Cassini, Saturne et les éphémérides DE440
Pour mesurer les trajectoires des planètes, encore faut-il disposer des meilleures données. C'est là qu'entrent en jeu les éphémérides — des tables de référence qui décrivent avec une précision extrême l’évolution des corps du Système solaire au fil du temps. Plusieurs groupes dans le monde en produisent de façon indépendante : au LTE, elles s'appellent INPOP ; aux États-Unis, c'est le JPL de la NASA qui les publie sous le nom DE, suivi d'un numéro de version. DE440 est l'une des dernières versions majeures, régulièrement mise à jour au fil des nouvelles observations et missions spatiales.
L'effet de champs externe dû à MOND étant plus marqué loin du Soleil, l'idéal est d'observer les planètes les plus éloignées possible. Saturne s'impose comme le meilleur candidat car elle est relativement éloignée du Soleil tout en bénéficiant de données très précises sur sa trajectoire provenant des données de suivi de la sonde Cassini.
Ce qui rend les données de Cassini particulièrement précieuses, c'est leur durée et leur précision : la sonde a orbité autour de Saturne pendant plus d'une décennie, avant de terminer sa mission en 2017. Ce suivi prolongé a permis de construire une compréhension fine et stable du système saturnien — ce qui est précisément ce qui rend le test fiable. « Ces éphémérides, ça fait des décennies qu'elles existent. On les améliore régulièrement, leurs orbites sont stables. C'est ça qui permet de les utiliser pour faire des tests de gravitation. »
Des résultats qui mettent MOND sous pression
Une première contrainte sur un des effets de champs externe avait déjà été publiée en 2013, lors d'un précédent post-doctorat d'Aurélien Hees au JPL. Ces résultats avaient bousculé certains modèles théoriques, et suscité des contre-arguments : les théoriciens de MOND estimaient que la modélisation du Système solaire utilisée était trop simpliste, et que d'autres effets auraient dû être pris en compte.
La nouvelle étude répond à ces critiques sur deux fronts. D'un côté, une modélisation théorique plus fine montre que les effets soulevés par les critiques sont en réalité négligeables : les approximations faites par les théoriciens jusqu’ici sont valides. De l'autre, l’ensemble des données de Cassini qui ont été analysées à nouveau permettent de produire une contrainte sur l’effet de champs externe à la fois plus précise et plus robuste.
Surtout, en combinant les contraintes du Système solaire avec les mesures de la courbe de rotation de la Voie Lactée, l'étude révèle une tension difficile à ignorer. « Si on veut expliquer le mouvement du Système solaire dans la Voie Lactée dans le cadre de MOND, il faut une déviation de la loi de Newton qui est vraiment en tension par rapport à ce qu'on mesure sur la trajectoire de Saturne. » La matière noire, elle, ne souffre d'aucune difficulté de ce type.
Ces résultats ne condamnent pas MOND définitivement — la science ne fonctionne pas par sentences. Mais ils placent la balle dans le camp des théoriciens. « Idéalement, les futurs développements théoriques de MOND se doivent d’expliquer cette tension.»
L'étude est disponible en accès libre sur le serveur arXiv, et est actuellement sous presse dans la revue Physical Review D.